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Fragments de style quelconque
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30/05/2007 14:25
De La poussière d'étoiles ...
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Hors Ligne
J’aime l’automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand les arbres n’ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au crépuscule la teinte rousse qui dore l’herbe fanée, il est doux de regarder s’éteindre tout ce qui naguère encore brûlait en vous.
Elle est triste, la saison où nous sommes : on dirait que la vie va s’en aller avec le soleil, le frisson vous court dans le cœur comme sur la peau, tous les bruits s’éteignent, les horizons pâlissent, tout va dormir ou mourir.
J’ai savouré longuement ma vie perdue ; je me suis dit avec joie que ma jeunesse était passée, car c’est une joie de sentir le froid vous venir au cœur, et de pouvoir dire, le tâtant de la main comme un foyer qui fume encore : il ne brûle plus. J’ai repassé lentement dans toutes les choses de ma vie, idées, passions, jours d’emportement, jours de deuil, battements d’espoir, déchirements d’angoisse. J’ai tout revu, comme un homme qui visite les catacombes et qui regarde lentement, des deux côtés, des morts rangés après des morts. À compter les années cependant, il n’y a pas longtemps que je suis né, mais j’ai à moi des souvenirs nombreux dont je me sens accablé, comme le sont les vieillards de tous les jours qu’ils ont vécus ; il me semble quelquefois que j’ai duré pendant des siècles et que mon être renferme les débris de mille existences passées. Pourquoi cela ? Ai-je aimé ? ai-je haï ? ai-je cherché quelque chose ? j’en doute encore ; j’ai vécu en dehors de tout mouvement, de toute action, sans me remuer, ni pour la gloire, ni pour le plaisir, ni pour la science, ni pour l’argent.

De tout ce qui va suivre personne n’a rien su, et ceux qui me voyaient chaque jour, pas plus que les autres ; ils étaient, par rapport à moi, comme le lit sur lequel je dors et qui ne sait rien de mes songes. Et d’ailleurs, le cœur de l’homme n’est-il pas une énorme solitude où nul ne pénètre ? les passions qui y viennent sont comme les voyageurs dans le désert du Sahara, elles y meurent étouffées, et leurs cris ne sont point entendus au-delà.
Dès le collège, j’étais triste, je m’y ennuyais, je m’y cuisais de désirs, j’avais d’ardentes aspirations vers une existence insensée et agitée, je rêvais les passions, j’aurais voulu toutes les avoir. Derrière la vingtième année, il y avait pour moi tout un monde de lumières, de parfums ; la vie m’apparaissait de loin avec des splendeurs et des bruits triomphaux ; c’étaient, comme dans les contes de fées, des galeries les unes après les autres, où les diamants ruissellent sous le feu des lustres d’or ; un nom magique fait rouler sur leurs gonds les portes enchantées, et à mesure qu’on avance, l’œil plonge dans des perspectives magnifiques dont l’éblouissement fait sourire et fermer les yeux.

Vaguement je convoitais quelque chose de splendide que je n’aurais su formuler par aucun mot, ni préciser dans ma pensée sous aucune forme, mais dont j’avais néanmoins le désir positif, incessant. J’ai toujours aimé les choses brillantes.
À quoi rêvais-je durant les longues soirées d’études, quand je restais, le coude appuyé sur mon pupitre, à regarder la mèche du quinquet s’allonger dans la flamme et chaque goutte d’huile tomber dans le godet, pendant que mes camarades faisaient crier leurs plumes sur le papier et qu’on entendait, de temps à autre, le bruit d’un livre qu’on feuilletait ou qu’on refermait ? Je me dépêchais bien vite de faire mes devoirs, pour pouvoir me livrer à l’aise à ces pensées chéries. En effet, je me le promettais d’avance avec tout l’attrait d’un plaisir réel, je commençais par me forcer à y songer, comme un poète qui veut créer quelque chose et provoquer l’inspiration ; j’entrais le plus avant possible dans ma pensée, je la retournais sous toutes ses faces, j’allais jusqu’au fond, je revenais et je recommençais ; bientôt c’était une course effrénée de l’imagination, un élan prodigieux hors du réel, je me faisais des aventures, je m’arrangeais des histoires, je me bâtissais des palais, je m’y logeais comme un empereur, je creusais toutes les mines de diamant et je me les jetais à seaux sur le chemin que je devais parcourir.
Certains mots me bouleversaient, celui de femme, de maîtresse surtout ; je cherchais l’explication du premier dans les livres, dans les gravures, dans les tableaux, dont j’aurais voulu pouvoir arracher les draperies pour y découvrir quelque chose. Le jour enfin que je devinai tout, cela m’étourdit d’abord avec délices, comme une harmonie suprême, mais bientôt je devins calme et vécus dès lors avec plus de joie, je sentis un mouvement d’orgueil à me dire que j’étais un homme, un être organisé pour avoir un jour une femme à moi ; le mot de la vie m’était connu, c’était presque y entrer et déjà en goûter quelque chose, mon désir n’alla pas plus loin, et je demeurai satisfait de savoir ce que je savais. Quant à une maîtresse, c’était pour moi un être satanique, dont la magie du nom seul me jetait en de longues extases : c’était pour leurs maîtresses que les rois ruinaient et gagnaient des provinces ; pour elles on tissait les tapis de l’Inde, on tournait l’or, on ciselait le marbre, on remuait le monde ; une maîtresse a des esclaves, avec des éventails de plume pour chasser les moucherons, quand elle dort sur des sofas de satin ; des éléphants chargés de présents attendent qu’elle s’éveille, des palanquins la portent mollement au bord des fontaines, elle siège sur des trônes, dans une atmosphère rayonnante et embaumée, bien loin de la foule, dont elle est l’exécration et l’idole.

Ce mystère de la femme en dehors du mariage, et plus femme encore à cause de cela même, m’irritait et me tentait du double appât de l’amour et de la richesse. Je n’aimais rien tant que le théâtre, j’en aimais jusqu’aux bourdonnements des entractes, jusqu’aux couloirs, que je parcourais le cœur ému pour trouver une place. Quand la représentation était déjà commencée, je montais l’escalier en courant, j’entendais le bruit des instruments, des voix, des bravos, et quand j’entrais, que je m’asseyais, tout l’air était embaumé d’une chaude odeur de femme bien habillée, quelque chose qui sentait le bouquet de violettes, les gants blancs, le mouchoir brodé ; les galeries couvertes de monde, comme autant de couronnes de fleurs et de diamants, semblaient se tenir suspendues à entendre chanter ; l’actrice seule était sur le devant de la scène, et sa poitrine, d’où sortait des notes précipitées, se baissait et montait en palpitant, le rythme poussait sa voix au galop et l’emportait dans un tourbillon mélodieux, les roulades faisaient onduler son cou gonflé, comme celui d’un cygne, sous le poids de baisers aériens ; elle tendait les bras, criait, pleurait, lançait des éclairs, appelait quelque chose avec un inconcevable amour, et, quand elle reprenait le motif, il me semblait qu’elle arrachait mon cœur avec le son de sa voix pour le mêler à elle dans une vibration amoureuse.

On l’applaudissait, on lui jetait des fleurs, et, dans mon transport, je savourais sur sa tête les adorations de la foule, l’amour de tous ces hommes et le désir de chacun d’eux. C’est de celle-là que j’aurais voulu être aimé, aimé d’un amour dévorant et qui fait peur, un amour de princesse ou d’actrice, qui nous remplit d’orgueil et vous fait de suite l’égal des riches et des puissants ! Qu’elle est belle la femme que tous applaudissent et que tous envient, celle qui donne à la foule, pour les rêves de chaque nuit, la fièvre du désir, celle qui n’apparaît jamais qu’aux flambeaux, brillante et chantante, et marchant dans l’idéal d’un poète comme dans une vie faite pour elle ! elle doit avoir pour celui qu’elle aime un autre amour, bien plus beau encore que celui qu’elle verse à flot sur tous les cœurs béants qui s’en abreuvent, des chants bien plus doux, des notes bien plus basses, plus amoureuses, plus tremblantes ! Si j’avais pu être près de ces lèvres d’où elles sortaient si pures, toucher à ces cheveux luisants qui brillaient sous des perles ! Mais la rampe du théâtre me semblait la barrière de l’illusion ; au-delà il y avait pour moi l’univers de l’amour et de la poésie, les passions y étaient plus belles et plus sonores, les forêts et les palais s’y dissipaient comme de la fumée, les sylphides descendait des cieux, tout chantait, tout aimait. C’est à tout cela que je songeais seul, le soir, quand le vent sifflait dans les corridors, ou dans les récréations, pendant qu’on jouait aux barres ou à la balle, et que je me promenais le long du mur, marchant sur les feuilles tombées des tilleuls pour m’amuser à entendre le bruit de mes pieds qui les soulevaient et les poussaient.

Je fus bientôt pris du désir d’aimer, je souhaitai l’amour avec une convoitise infinie, j’en rêvais les tourments, je m’attendais chaque instant à un déchirement qui m’eût comblé de joie. Plusieurs fois je crus y être, je prenais dans ma pensée la première femme venue qui m’avait semblé belle, et je me disais : « C’est celle-là que j’aime », mais le souvenir que j’aurais voulu en garder s’appâlissait et s’effaçait au lieu de grandir ; je sentais, d’ailleurs, que je me forçais à aimer, que je jouais, vis-à-vis de mon cœur, une comédie qui ne le dupait point, et cette chute me donnait une longue tristesse ; je regrettais presque des amours que je n’avais pas eues, et puis j’en rêvais d’autres dont j’aurais voulu pouvoir me combler l’âme.
C’était surtout le lendemain de bal ou de comédie, à la rentrée d’une vacance de deux ou trois jours, que je me rêvais une passion. Je me représentais celle que j’avais choisie, telle que je l’avais vue, en robe blanche, enlevée dans une valse aux bras d’un cavalier qui la soutient et qui lui sourit, ou appuyée sur la rampe de velours d’une loge et montrant tranquillement un profil royal ; le bruit des contredanses, l’éclat des lumières résonnait et m’éblouissait quelques temps encore, puis tout finissait par se fondre dans la monotonie d’une rêverie douloureuse. J’ai eu ainsi mille petits amours, qui ont duré huit jours ou un mois et que j’ai souhaité prolonger des siècles ; je ne sais en quoi je les faisais consister, ni quel était le but où ces vagues désirs convergeaient ; c’était, je crois, le besoin d’un sentiment nouveau et comme une aspiration vers quelque chose d’élevé dont je ne voyais pas le faîte. La puberté du cœur précède celle du corps ; or j’avais plus besoin d’aimer que de jouir, plus envie de l’amour que de la volupté. Je n’ai même plus maintenant l’idée de cet amour de la première adolescence, où les sens ne sont rien et que l’infini seul remplit ; placé entre l’enfance et la jeunesse, il en est la transition et passe si vite qu’on l’oublie.

J’avais tant lu chez les poètes le mot amour, et si souvent je me le redisais pour me charmer de sa douceur, qu’à chaque étoile qui brillait dans un ciel bleu par une nuit douce, qu’à chaque murmure du flot sur la rive, qu’à chaque rayon de soleil dans les gouttes de la rosée, je me disais : « J’aime ! oh ! j’aime ! » et j’en étais heureux, j’en étais fier, déjà prêt aux dévouements les plus beaux, et surtout quand une femme m’effleurait en passant ou me regardait en face, j’aurais voulu l’aimer mille fois plus, pâtir encore davantage, et que mon petit battement de cœur pût me casser la poitrine.

Il y a un âge, vous le rappelez-vous, lecteur, où l’on sourit vaguement, comme s’il y avait des baisers dans l’air ; on a le cœur tout gonflé d’une brise odorante, le sang bat chaudement dans les veines, il y pétille, comme le vin bouillonnant dans la coupe de cristal. Vous vous réveillez plus heureux et plus riche que la veille, plus palpitant, plus ému ; de doux fluides montent et descendent en vous et vous parcourent divinement de leur chaleur enivrante, les arbres tordent leur tête sous le vent en de molles courbures, les feuilles frémissent les unes sur les autres, comme si elles se parlaient, les nuages glissent et ouvrent le ciel, où la lune sourit et se mire d’en haut sur la rivière. Quand vous marchez le soir, respirant l’odeur des foins coupés, écoutant le coucou dans les bois, regardant les étoiles qui filent, votre cœur, n’est-ce-pas, votre cœur est plus pur, plus pénétré d’air, de lumière et d’azur que l’horizon paisible, où la terre touche le ciel dans un calme baiser. Oh ! comme les cheveux de femmes embaument ! comme la peau de leurs mains est douce, comme leurs regards nous pénètrent !
Mais déjà ce n’était plus les premiers éblouissements de l’enfance, souvenirs agitants des rêves de la nuit passée ; j’entrais, au contraire, dans une vie réelle où j’avais ma place, dans une harmonie immense où mon cœur chantait un hymne et vibrait magnifiquement ; je goûtais avec joie cet épanouissement charmant, et mes sens s’éveillant ajoutaient à mon orgueil. Comme le premier homme crée, je me réveillais enfin d’un long sommeil, et je voyais près de moi un être semblable à moi, mais muni des différences qui plaçaient entre nous deux une attraction vertigineuse, et en même temps je sentais pour cette forme nouvelle un sentiment nouveau dont ma tête était fière, tandis que le soleil brillait plus pur, que les fleurs embaumaient mieux que jamais, que l’ombre était plus douce et plus aimante.
Simultanément à cela, je sentais chaque jour le développement de mon intelligence, elle vivait avec mon cœur d’une vie commune. Je ne sais pas si mes idées étaient des sentiments, car elles avaient toutes la chaleur des passions, la joie intime que j’avais dans le profond de mon être débordait sur le monde et l’embaumait pour moi du surplus de mon bonheur, j’allais toucher à la connaissance des voluptés suprêmes, et, comme un homme à la porte de sa maîtresse, je restais longtemps à me faire languir exprès, pour savourer un espoir certain et me dire : tout à l’heure je vais la tenir dans mes bras, elle sera à moi, bien à moi, ce n’est pas un rêve.

Étrange contradiction ! je fuyais la société des femmes, et j’éprouvais devant elles un plaisir délicieux ; je prétendais ne point les aimer, tandis que je vivais dans toutes et que j’aurais voulu pénétrer l’essence de chacune pour me mêler à sa beauté. Leurs lèvres déjà m’invitaient à d’autres baisers que ceux des mères, par la pensée je m’enveloppais de leurs cheveux, et je me plaçais entre leurs seins pour m’y écraser sous un étouffement divin ; j’aurais voulu être le collier qui baisait leur cou, l’agraphe qui mordait leur épaule, le vêtement qui couvrait de tout le reste du corps. Au-delà du vêtement je ne voyais plus rien, sous lui était un infini d’amour, je m’y perdais à y penser.
Le soir, dans l’hiver, je m’arrêtais devant les maisons éclairées où l’on dansait, et je regardais des ombres passer derrière des rideaux rouges, j’entendais des bruits chargés de luxe, des verres qui claquaient sur des plateaux, de l’argenterie qui tintait dans des plats, et je me disais qu’il ne dépendait que de moi de prendre part à cette fête où l’on se ruait, à ce banquet où tous mangeaient ; un orgueil sauvage m’en écartait, car je trouvais que ma solitude me faisait beau, et que mon cœur était plus large à le tenir éloigné de tout ce qui faisait la joie des hommes. Alors je continuais ma route à travers les rues désertes, où les réverbères se balançaient tristement en faisant crier leurs poulies.

Je rêvais la douleur des poètes, je pleurais avec eux leurs larmes les plus belles, je les sentais jusqu’au fond du cœur, j’en étais pénétré, navré, il me semblait parfois que l’enthousiasme qu’ils me donnaient me faisait leur égal et me montait jusqu’à eux ; des pages, où d’autres restaient froids, me transportaient, me donnaient une fureur de pythonisse, je m’en ravageais l’esprit à plaisir, je me les récitais au bord de la mer, ou bien j’allais, la tête baissée, marchant dans l’herbe, me les disant de la voix la plus amoureuse et la plus tendre.

Malheur à qui n’a pas désiré des colères de tragédie, à qui ne sait pas par cœur des strophes amoureuses pour se les répéter au clair de lune ! il est beau de vivre ainsi dans la beauté éternelle, de se draper avec les rois, d’avoir les passions à leur expression la plus haute, d’aimer les amours que le génie à rendus immortels.

Dès lors, je ne vécus plus que dans un idéal sans bornes, où, libre et volant à l’aise, j’allais comme une abeille cueillir sur toutes choses de quoi me nourrir et vivre ; je tâchais de découvrir, dans les bruits des forêts et des flots, des mots que les autres hommes n’entendaient point, et j’ouvrais l’oreille pour écouter la révélation de leur harmonie ; je composais avec les nuages et le soleil des tableaux énormes, que nul langage n’eût pu rendre, et, dans les actions humaines également, j’y percevais tout à coup des rapports et des antithèses dont la précision lumineuse m’éblouissait moi-même. Quelquefois l’art et la poésie semblaient ouvrir leurs horizons infinis et s’illuminer l’un l’autre de leur propre éclat, je bâtissais des palais de cuivre rouge, je montais éternellement dans un ciel radieux, sur un escalier de nuages plus mous que des édredons.
Il me vint bien vite un invincible dégoût pour les choses d’ici-bas. Un matin, je me sentis vieux et plein d’expériences sur mille choses inéprouvées, j’avais de l’indifférence pour les plus tentantes et du dédain pour les plus belles ; tout ce qui faisait l’envie des autres me faisait pitié, je ne voyais rien qui valût même la peine d’un désir, peut-être ma vanité faisait-elle que j’étais au-dessus de la vanité commune et mon désintéressement n’était-il que l’excès d’une cupidité sans bornes. J’étais comme ces édifices neufs, sur lesquels la mousse se met déjà à pousser avant qu’ils ne soient achevés d’être bâtis ; les joies turbulentes de mes camarades m’ennuyaient, et je haussais les épaules à leurs niaiseries sentimentales : les uns gardaient tout un an un vieux gant blanc, ou un camélia fané, pour le couvrir de baisers et de soupirs ; d’autres écrivaient à des modistes, donnaient rendez-vous à des cuisinières ; les premiers me semblaient sots, les seconds grotesques. Et puis la bonne et la mauvaise société m’ennuyaient également, j’étais cynique avec les dévots et mystique avec les libertins, de sorte que tous ne m’aimaient guère.
J’aimais à me perdre dans le tourbillon des rues ; souvent je prenais des distractions stupides, comme de regarder fixement chaque passant pour découvrir sur sa figure un vice ou une passion saillante. Toutes ces têtes passaient vite devant moi : les unes souriaient, sifflaient en partant, les cheveux au vent ; d’autres étaient pâles, d’autres rouges, d’autres livides ; elles disparaissaient rapidement à mes côtés, elles glissaient les unes après les autres comme les enseignes lorsqu’on est en voiture. Ou bien je ne regardais seulement que les pieds qui allaient dans tous les sens, et je tâchais de rattacher chaque pied à un corps, un corps à une idée, tous ces mouvements à des buts, et je me demandais où tous ces pas allaient, et pourquoi marchaient tous ces gens. Je regardais les équipages s’enfoncer sous les péristyles sonores et le lourd marchepied se déployer avec fracas ; la foule s’engouffrait à la porte des théâtres, je regardais les lumières briller dans le brouillard et, au-dessus, le ciel tout noir sans étoiles ; au coin d’une rue, un joueur d’orgue jouait, des enfants en guenilles chantaient, un marchant de fruits poussait sa charrette, éclairée d’un falot rouge ; les cafés étaient pleins de bruit, les glaces étincelaient sous le feu des becs de gaz, les couteaux retentissaient sur les tables de marbre ; à la porte les pauvres, en grelottant, se haussaient pour voir les riches manger, je me mêlais à eux et, d’un regard pareil, je contemplais les heureux de la vie ; je jalousais leur joies banales, car il y a des jours où l’on est si triste qu’on voudrait se faire plus triste encore, on s’enfonce à plaisir dans le désespoir comme dans une route facile, on a le cœur tout gonflé de larmes et l’on s’excite à pleurer. J’ai souvent souhaité d’être misérable et de porter des haillons, d’être tourmenté de la faim, de sentir le sang couler d’une blessure, d’avoir une haine et de chercher à me venger.

Quelle est donc cette douleur inquiète, dont on est fier comme du génie et que l’on cache comme un amour ? vous ne la dites à personne, vous la gardez pour vous seul, vous l’étreignez sur votre poitrine avec des baisers pleins de larmes. De quoi se plaindre pourtant ? et qui vous rend si sombre à l’âge où tout sourit ? n’avez-vous pas des amis tout dévoués ? une famille dont vous faites l’orgueil, des bottes vernies, un paletot ouaté, etc ? Rhapsodies poétiques, souvenirs de mauvaises lectures, hyperboles de rhétorique, que toutes ces grandes douleurs sans nom, mais le bonheur aussi ne serait-il pas une métaphore inventée un jour d’ennui ? J’en ai longtemps douté, aujourd’hui je n’en doute plus.

Je n’ai rien aimé et j’aurais voulu tant aimer ! il me faudra mourir sans avoir rien goûté de bon. À l’heure qu’il est, même la vie humaine m’offre encore mille aspects que j’ai à peine entrevus : jamais, seulement, au bord d’une source vive et sur un cheval haletant, je n’ai entendu le son du cor au fond des bois ; jamais non plus, par une nuit douce et respirant l’odeur des roses, je n’ai senti une main frémir dans la mienne et la saisir en silence. Ah ! je suis plus vide, plus creux, plus triste qu’un tonneau défoncé dont on a tout bu, et où les araignées jettent leurs toiles dans l’ombre.
J’étais donc, ce que vous êtes tous, un certain homme, qui vit, qui dort, qui mange, qui boit, qui pleure, qui rit, bien renfermé en lui-même, et retrouvant en lui, partout où il se transporte, les mêmes ruines d’espérances sitôt abattues qu’élevées, la même poussière de choses broyées, les mêmes sentiers mille fois parcourus, les mêmes profondeurs inexplorées, épouvantables et ennuyeuses. N’êtes-vous pas las comme moi de vous réveiller tous les matins et de revoir le soleil ? las de vivre de la même vie et de souffrir la même douleur ? las de désirer et las d’être dégoûté ? las d’attendre et las d’avoir ?

À quoi bon écrire ceci ? pourquoi continuer, de la même voix dolente, le même récit funèbre ? Quand je l’ai commencé, je le savais beau, mais à mesure que j’avance, mes larmes me tombent sur le cœur et m’éteignent la voix.
C’est peut-être pour tout cela que je me suis cru poète ; aucune des misères ne m’a manqué, hélas ! comme vous voyez. Oui, il m’a semblé autrefois que j’avais du génie, je marchais le front rempli de pensées magnifiques, le style coulait sous ma plume comme le sang dans mes veines ; au moindre froissement du beau, une mélodie pure montait en moi, ainsi que ces voix aériennes, sons formés par le vent, qui sortent des montagnes ; les passions humaines auraient vibré merveilleusement si je les avais touchées, j’avais dans la tête des drames tout faits, remplis de scènes furieuses et d’angoisses non révélées ; depuis l’enfant dans son berceau jusqu’au mort dans sa bière, l’humanité résonnait en moi avec tous ses échos ; parfois des idées gigantesques me traversaient tout à coup l’esprit, comme, l’été, ces grands éclairs muets qui illuminent une ville entière, avec tous les détails de ses édifices et les carrefours de ses rues. J’en étais ébranlé, ébloui ; mais quand je retrouvais chez d’autres les pensées et jusqu’aux formes mêmes que j’avais conçues, je tombais, sans transition, dans un découragement sans fond ; je m’étais cru leur égal et je n’étais plus que leur copiste ! Je passais alors de l’enivrement du génie au sentiment désolant de la médiocrité, avec toute la rage des rois détrônés et tous les supplices de la honte. Dans de certains jours, j’aurais juré être né pour la Muse, d’autres fois je me trouvais presque idiot ; et toujours passant ainsi de tant de grandeur à tant de bassesse, j’ai fini, comme les gens souvent riches et souvent pauvres dans leur vie, par être et rester misérable.
Je ne voyais rien à quoi me raccrocher, ni le monde, ni la solitude, ni la poésie, ni la science, ni l’impiété, ni la religion ; j’errais en tout cela comme les âmes dont l’enfer ne veut pas et que le paradis repousse. Alors je me croisais les bras, me regardant comme un homme mort, je n’étais plus qu’une momie embaumée dans ma douleur ; la fatalité, qui m’avait courbé dès ma jeunesse, s’étendait pour moi sur le monde entier, je la regardais se manifester dans toutes les actions des hommes aussi universellement que le soleil sur la surface de la terre, elle me devint une atroce divinité, que j’adorais comme les Indiens adorent le colosse ambulant qui leur passe sur le ventre ; je me complaisais dans mon chagrin, je ne faisais plus d’effort pour en sortir, je le savourais même, avec la joie désespérée du malade qui gratte sa plaie et se met à rire quand il a du sang aux ongles.

Il me prit contre la vie, contre les hommes, contre tout, une rage sans nom. J’avais dans le cœur des trésors de tendresse, et je devins plus féroce que les tigres ; j’aurais voulu anéantir la création et m’endormir avec elle dans l’infini du néant ; que ne me réveillais-je à la lueur des villes incendiées ! J’aurais voulu entendre le frémissement des ossements que la flamme fait pétiller, traverser des fleuves chargés de cadavres, galoper sur des peuples courbés et les écraser des quatre fers de mon cheval, être Genghis Khan, Tamerlan, Néron, effrayer le monde au froncement de mes sourcils.

Autant j’avais eu d’exaltations et de rayonnements, autant je me renfermai et roulai sur moi-même. Depuis longtemps déjà j’ai séché mon cœur, rien de nouveau n’y entre plus, il est vide comme les tombeaux où les morts sont pourris. J’avais pris le soleil en haine, j’étais excédé du bruit des fleuves, de la vue des bois, rien ne me semblait sot comme la campagne ; tout s’assombrit et se rapetissa, je vécus dans un crépuscule perpétuel.
Alors, la mort m’apparut belle. Je l’ai toujours aimée ; enfant, je la désirais seulement pour la connaître, pour savoir qu’est-ce qu’il y a dans le tombeau et quels songes a ce sommeil ; je me souviens avoir souvent gratté le vert-de-gris de vieux sous pour m’empoisonner, essayé d’avaler des épingles, m’être approché de la lucarne d’un grenier pour me jeter dans la rue… Quand je pense que presque tous les enfants font de même, qu’ils cherchent à se suicider dans leurs jeux, ne dois-je pas conclure que l’homme, quoi qu’il en dise, aime la mort d’un amour dévorant ? Il lui donne tout ce qu’il crée, il en sort et il y retourne, il ne fait qu’y songer tant qu’il vit, il en a le germe dans le corps, le désir dans le cœur.
Il est si doux de se figurer qu’on n’est plus ! il fait calme dans tous les cimetières ! là, tout étendu et roulé dans le linceul et les bras en croix sur la poitrine, les siècles passent sans plus vous éveiller que le vent qui passe sur l’herbe. Que de fois j’ai contemplé, dans les chapelles des cathédrales, ces longues statues de pierre couchées sur les tombeaux ! leur calme est si profond que la vie ici-bas n’offre rien de pareil ; ils ont, sur leur lèvre froide, comme un sourire monté du fond du tombeau, on dirait qu’ils dorment, qu’ils savourent la mort. N’avoir plus besoin de pleurer, ne plus sentir de ces défaillances où il semble que tout se rompt, comme des échafaudages pourris, c’est là le bonheur au-dessus de tous les bonheurs, la joie sans lendemain, le rêve sans éveil. Et puis on va peut-être dans un monde plus beau, par delà les étoiles, où l’on vit de la vie de la lumière et des parfums ; l’on est peut-être quelque chose de l’odeur des roses et de la fraîcheur des prés ! Oh, non, non, j’aime mieux croire que l’on est bien mort tout à fait, que rien ne sort du cercueil ; et s’il faut encore sentir quelque chose, que ce soit son propre néant, que la mort se repaisse d’elle-même et s’admire ; assez de vie juste pour sentir que l’on n’est plus.

Et je montais au haut des tours, je me penchais sur l’abîme, j’attendais le vertige venir, j’avais une inconcevable envie de m’élancer, de voler dans l’air, de me dissiper avec les vents ; je regardais la pointe des poignards, la gueule des pistolets, je les appuyais sur mon front, je m’habituais au contact de leur froid et de leur pointe ; d’autres fois, je regardais les rouliers tournant à l’angle des rues et l’énorme largeur de leurs roues broyer la poussière sur le pavé ; je pensais que ma tête serait ainsi bien écrasée, pendant que les chevaux iraient au pas. Mais je n’aurais pas voulu être enterré, la bière m’épouvante ; j’aimerais plutôt être déposé sur un lit de feuilles sèches, au fond des bois, et que mon corps s’en allât petit à petit au bec des oiseaux et aux pluies d’orage.
Rêver l’amour, c’est tout rêver, c’est l’infini dans le bonheur, c’est le mystère dans la joie. Avec quelle ardeur le regard vous dévore, avec quelle intensité il se darde sur vos têtes, ô belles femmes triomphantes ! La grâce et la corruption respirent dans chacun de vos mouvements, les plis de vos robes ont des bruits qui nous remuent jusqu’au fond de nous, et il émane de la surface de tout votre corps quelque chose qui nous tue et qui nous enchante.

Il y eut dès lors pour moi un mot qui sembla beau entre les mots humains : adultère, une douceur exquise plane vaguement sur lui, une magie singulière l’embaume ; toutes les histoires qu’on raconte, tous les livres qu’on lit, tous les gestes qu’on fait le disent et le commentent éternellement pour le cœur du jeune homme, il s’en abreuve à plaisir, il y trouve une poésie suprême, mêlée de malédiction et de volupté.

C’était surtout aux approches du printemps, quand les lilas commencent à fleurir et les oiseaux à chanter sous les premières feuilles, que je me sentais pris du besoin d’aimer, de se fondre tout entier dans l’amour, de s’absorber dans quelque doux et grand sentiment, et comme de se recréer même dans la lumière et les parfums. Chaque année encore, pendant quelques heures, je me retrouve ainsi dans une virginité qui me pousse avec les bourgeons ; mais les joies ne refleurissent pas avec les roses, et il n’y a pas maintenant plus de verdure dans mon cœur que sur la grande route, où le hâle fatigue les yeux, où la poussière s’élève en tourbillons.

Cependant, prêt à vous raconter ce qui va suivre, au moment de descendre dans ce souvenir, je tremble et j’hésite ; c’est comme si j’allais revoir une maîtresse d’autrefois : le cœur oppressé, on s’arrête à chaque marche de son escalier, on craint de la retrouver, et on a peur qu’elle soit absente. Il en est de même de certaines idées avec lesquelles on a trop vécu ; on voudrait s’en débarrasser pour toujours, et pourtant elles coulent dans vous comme la vie même, le cœur y respire dans son atmosphère naturelle.




25 octobre 1842




Gustave Flaubert
Œuvres de jeunesse , II
(Novembre)





Un court fragment de Novembre parut dans Par les champs et par les Grèves (Charpentier, éditeur, Paris, 1886). Novembre est à la jeunesse de Flaubert ce que les Mémoires d’un Fou sont à son adolescence. Ces pages, d’un caractère autobiographique furent lues par Flaubert à Maxime Du Camp dans le plus grand secret. Ce dernier nous donne ainsi son impression : « Je n’eus aucun effort à faire pour témoigner mon enthousiasme ; j’étais sous le charme et subjugué. Enfin un grand écrivain nous est né, et j’en recevais la bonne nouvelle ».






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Contribution le : 04/11 18:43:31
_________________
" Mon corps est la harpe de mon âme
Et il vous appartient d'en tirer une douce mélodie
Ou des sons confus "

http://artemidore.madeinbuzz.com
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Re: Fragments de style quelconque
Animatrice
Inscrit:
29/01/2010 11:57
Post(s): 831
Hors Ligne
Le jeune homme Flaubert a vingt ans, entre adolescence et âge adulte il écrit sa quête de passion, ses fantasmes adultérins...Son "style quelconque" avec ses longues phrases le questionnant lui-même sur la vie, l'amour ou la mort, n'ont pas pris une ride 175 automnes plus tard...


Contribution le : 07/11 19:53:06
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