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Message d'accueil : Poésie et politique
Posté par ¤Jomico¤ le 29/03/2018 16:20:00 (74 lectures)

Depuis la seconde moitié du XXème siècle, il apparaît comme nécessaire que l'écrivain soit présent au monde qui l'entoure, témoin voire acteur de ses luttes. A vrai dire, la littérature n'a pas attendu Sartre ni Camus pour parler d'engagement : dès la plus haute Antiquité, si l'écrivain n'a pas toujours été partie prenante dans la Cité, il a du moins confié à ses écrits l'essentiel d'une action réellement politique que les trois genres de la rhétorique avaient pour rôle de mettre en valeur. Le siècle des Lumières a consacré à son tour cette responsabilité du littérateur, conscient d'avoir à parler pour ceux qui ne peuvent le faire ou décidé à prendre par sa plume la place que les institutions lui refusaient.
Pour le poète, qui nous occupe ici, la situation est un peu particulière. Les Anciens le considéraient, on le sait, comme une sorte de prêtre ou de mage, saisi par une inspiration d'origine divine. Cette conception, empruntée notamment à Platon, assigne à la poésie un domaine religieux et donne au poète une mission sacrée de révélation qui fait de lui, peut-être, un guide suprême mais l'exclut néanmoins des affaires de la Cité.
Une longue tradition dote en effet le poète d'un obscur privilège qui fait de lui une créature élue et maudite tout à la fois. En lui se loge la secrète flamme dont parlera encore Hugo, signe de l'élection divine qui selon Platon donne au poète des capacités divinatoires revendiquées si couramment par Ronsard ou [Dans la fameuse lettre du Voyant, Rimbaud réactive le mythe icarien du poète voleur de feu, décidé à sacrifier à l'humanité sa raison et sa santé pour repousser les limites de l'inconnu.]
" Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant ! "




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Ce n'est pas un des moindres paradoxes du Surréalisme que d'avoir entretenu au début du XXème siècle l'espérance d'un salut du monde par la poésie et de l'avoir en même temps évacuée des préoccupations étroitement politiques. Cette contradiction est à vrai dire plus le fait d'André Breton que celui du mouvement tout entier, Breton qui, sur la question de l'Art pour l'Art, reste dans la lignée de Baudelaire, du Parnasse et du Symbolisme : " Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est un enseignement quelconque, qu'elle doit tantôt fortifier la conscience, tantôt perfectionner les mœurs, tantôt enfin démontrer quoi que ce soit d'utile ... La Poésie, pour peu qu'on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d'enthousiasme, n'a pas d'autre but qu'Elle-même; elle ne peut pas en avoir d'autre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d'écrire un poème. "

(Baudelaire, L'Art romantique, 1857)





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En 1940, la guerre rappela en effet les écrivains à cette responsabilité, d'autant que les fascismes européens leur faisaient une chasse toute particulière. Les surréalistes se divisèrent alors de manière significative : certains (Breton, Péret) choisirent l'exil, d'autres, sans fédérer toujours une activité résistante, voulurent participer par la poésie à la lutte contre l'occupant. Aragon, Desnos, Éluard, notamment, se retrouvèrent ainsi au sommaire d'une brochure baptisée " L'Honneur des poètes " (1943). Ces poèmes eurent des fortunes variées, mais certains jouèrent en effet un rôle dans les combats. On sait par exemple que le poème d'Éluard " Liberté " fut parachuté au-dessus des maquis.




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Whitman animé par son peuple, Hugo appelant aux armes, Rimbaud aspiré par la commune, Maïakovski exalté, exaltant, c’est vers l’action que les poètes à la vue immense sont, un jour ou l’autre, entraînés. Leur pouvoir sur les mots étant absolu, leur poésie ne saurait jamais être diminuée par le contact plus ou moins rude du monde extérieur. La lutte ne peut que leur rendre des forces. Il est temps de redire, de proclamer que les poètes sont des hommes comme les autres, puisque les meilleurs d’entre eux ne cessent de soutenir que tous les hommes sont ou peuvent être à l’échelle du poète.
Devant le péril aujourd’hui couru par l’homme, des poètes nous sont venus de tous les points de l’horizon français. Une fois de plus la poésie mise au défi se regroupe, retrouve un sens précis à sa violence latente, crie, accuse, espère.


De quelle action politique peut donc se prévaloir la poésie ? Si son véritable terrain est l'inactuel (Breton tenait "Front Rouge" pour un texte poétiquement régressif parce qu'il était un poème de circonstance), il faut sans doute admettre que la liberté qu'on peut en attendre dépasse de tous côtés la situation faite aux hommes dans tel contexte politique. Après la guerre, Breton devait rappeler les mots d'ordre qui avaient déjà présidé à la fondation du Surréalisme : «"Transformer le monde" a dit Marx ; "changer la vie" a dit Rimbaud : ces deux mots d'ordre pour nous n'en font qu'un ». Si la transformation du monde ne suffit pas, c'est qu'elle peut ne pas remettre en cause les déterminations qui continuent, quels que soient les régimes, à juguler les hommes, notamment ces vieilles antinomies psychiques et morales que le Surréalisme a entrepris de dépasser. À la Libération, dans un moment délicat pour eux (les deux poètes s'étaient exilés dès 1940 en Amérique), Benjamin Péret et André Breton osèrent douter que les poèmes publiés sous l'Occupation aient fait l'honneur de la poésie.






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Défigurer l’écrit, lui ôter sa figure d’autorité collective, c’est toujours, d’une certaine manière, rendre compte de ce qu’il y a de problématique derrière l’apparente stabilité des " nous " sur lesquels s’instaure le corps social.
Qui désignent ces " nous " ? À l’évidence, beaucoup plus qu’un " je " personnel, et autre chose que le « peuple ». Une communauté à inventer, c’est-à-dire un public au sens particulier de cette société utopique que les œuvres, et ici d’abord les œuvres poétiques, ont à charge de fonder.
Former un public, c’est postuler une attente ; mais non pas celle d’un objet défini (si c’était le cas, il ne serait pas question d’attente mais de programme au sens que ce mot revêt dans le discours politique) : cette sorte d’attente particulière inspirée par le fait que les choses échappent précisément à toute programmation.
Soit le poète accepte son sacrifice, et alors les « langages d’uniformité » triomphent. Soit c’est le langage sous ses formes socialement fétichisées qui est sacrifié, et le poète prend place parmi le peuple des vivants qu’il a ainsi contribué à inventer. L’alternative est moins abstraite qu’il n’y paraît. Il me semble ainsi voir fleurir en graffiti, sur les murs de nos villes, les signes même de la défiguration de l’écrit. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer à quel point cette perturbation parfois très spectaculaire du paysage social, embarrasse le discours politique, partagé entre une condamnation juridique, et une acceptation, voire un encouragement sous un prétexte esthétique.





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